Bonjour à tous,
Quelques réflexions personnelles à la lecture de cette discussion qui m’intéresse beaucoup.
N’étant pas préventeur dûment estampillé, j’ai hésité à mettre mon grain de sel dans ce débat, mais après tout pourquoi pas puisque je retrouve ici des observations pratiques et des questions que j’ai déjà eu l’occasion de me poser.
1 – Sur la situation d’évaluation des risques et le choix de la méthode :
Avant de donner mon avis de fond sur les points essentiels évoqués par Henri, il est utile de préciser que cet avis est en pratique plus ou moins fortement nuancé par le contexte d’EvRP dans lequel je me trouve.
Dans certains cas, il s’agit de mettre en place un système d’EvRP en le créant quasiment de toute pièce. La liberté de choix de la méthode, avec ses critères, ses échelles de cotation et ses règles de calcul est alors très grande.
Dans d’autres cas, même s’il s’agit d’une évaluation initiale, la méthode est imposée, elle comprend ou non, sous un nom ou un autre, le paramètre M évoqué par Henri, mais on n’a pas le choix, il faut alors utiliser la méthode telle qu’elle est en faisant preuve de la plus grande pertinence possible. Cette situation se rencontre notamment dans les grands groupes dont la direction centrale de la Sécurité a déterminé un modèle (parfois informatisé) applicable à tous les établissements. Les risques peuvent même être déjà énumérés à l’avance métier par métier et poste par poste dans des grilles préétablies, si bien que l’on n’intervient guère que sur la cotation des paramètres.
Enfin, il y a aussi la situation de ré-évaluation à partir d’une évaluation antérieure. Dans ce dernier cas il faut soit respecter la méthode antérieure telle qu’elle est, soit la faire évoluer en prenant grand soin de maintenir la cohérence avec la méthode initiale.
2 – A propos du facteur F
Je partage largement les remarques d’Henri au sujet du paramètre généralement noté F pour « fréquence » : Il faudrait définir clairement de quoi il s’agit car il est en fait la clé de voûte du débat.
A mon avis, ce F est en fait un paramètre agrégé comprenant deux notions, la probabilité d’occurrence et la durée d’exposition.
- La probabilité d’occurrence c’est la réponse à la question : « est-il probable que ce danger apparaisse dans la situation considérée ? »
-La durée d’exposition c’est la réponse à la question : « si ce danger apparaît, le travailleur y restera-t-il longtemps exposé ? »
Remarquons d’ores et déjà qu’en pratique le facteur M (maîtrise, parfois noté PE dans certaines méthodes) agit très souvent directement sur F soit en diminuant la probabilité d’occurrence, soit en réduisant la durée d’exposition.
Il en va de même pour la détectabilité D évoquée par Kriket qui, elle aussi, agit directement sur F car, s’il existe un moyen de détecter le risque avant qu’il n’existe réellement, on peut éventuellement l’inhiber ou faire en sorte que le travailleur ne puisse pas s’y trouver exposé, ce qui a pour effet d’annuler le risque, autrement dit d’annuler sa probabilité d’occurrence en tant que risque pour le travailleur.
De la même façon, s’il existe pour le travailleur un moyen de détecter qu’il se trouve en danger, on peut raisonnablement penser que celui-ci s’empressera de s’y soustraire le plus vite possible, c’est-à-dire de réduire la durée d’exposition.
3 – Sur la légitimité du facteur M
Fondamentalement, je partage complètement le point de vue d’Henri : Introduire M dans l’EvRP revient à prendre en compte deux fois l’impact des moyens de maîtrise existant déjà.
Seulement, cela n’est vrai que si les autres paramètres sont bien évalués pour la situation de travail considérée, comme l’envisage Henri et comme je pense qu’on devrait toujours le faire.
S’il s’agit bien d’une situation réelle concrète, considérée dans son contexte et toutes ses particularités propres, alors oui, toutes les mesures de maîtrise et de prévention qui existent déjà sont déjà prises en compte dans le premier paramètre et rajouter M revient à minorer artificiellement l’indice de risque en les comptant deux fois.
Pourtant, ce n’est pas toujours ainsi que les choses se passent. Notamment quand on doit utiliser des grilles d’évaluation préétablies dans lesquelles tous les risques ou presque sont listés à l’avance en fonction des métiers et des postes qui sont alors considérés selon une sorte de vision absolue plus ou moins immuable – les « risques du métier » – constituant en fait une sorte de référentiel de base des risques, tout comme il peut exister par ailleurs des référentiels de compétences pour les mêmes métiers.
Dans cette approche, qui standardise le risque comme le métier et le poste, la seule variable locale et temporelle reste le paramètre M qui est alors côté en répondant à une question du genre : « est-ce que nos mesures de maîtrise et de prévention actuelles – ici et maintenant – permettent ou non de modifier l’importance de tel ou tel risque considéré a priori comme inéluctable et quasi-immuable selon sa définition de référence quasi-universelle ? ». Quand on pratique l’EvRP dans ce genre de contexte – et cela arrive dans la vraie vie – il est tout de même commode de disposer de ce facteur M même s’il n’est en définitive qu’un artifice pratique.
Un peu dans le même ordre d’idée, l’utilisation de M peut s’avérer commode dans la situation de réévaluation.
En effet, si l’évaluation initiale a été correctement effectuée, il va souvent s’avérer à terme (mettons par exemple un an plus tard) qu’aucune des fonctions caractérisant le risque considéré n’a changé. Aucune sauf peut-être les vertus que l’on avait initialement attribuées aux mesures de prévention mises en place. De surcroît, c’est bien sur ces mesures que l’on peut le plus facilement et le plus efficacement agir. Il n’est donc pas absurde de les isoler dans M pour pouvoir plus facilement et plus rapidement les reconsidérer utilement sans pour autant reprendre à zéro toute une EvRP exhaustive souvent longue et complexe.
Là encore, ce n’est qu’un artifice pratique mais, s’il est efficace, un artifice discutable vaut peut-être mieux que la stricte soumission à une théorie parfaite mais plus difficilement applicable.
4 – Sur la détectabilité :
Kriket suggère de prendre en compte un facteur de « détectabilité » qu’Henri semble accueillir avec beaucoup de réticence au motif que la détectabilité est un concept AMDEC n’existant pas dans la « sphère » de l’ergonomie de l’activité dont relève l’EvRP.
Que voilà un bien mauvais motif ! Si chacun devait rester étroitement confiné dans sa « sphère » autant renoncer tout de suite à toute espérance de progrès…
Oui, ce concept est bien issu de l’AMDEC, mais pourquoi ne pas l’utiliser dans le domaine – la « sphère » – de la santé et de la sécurité au travail si il s’y avère pertinent ? Et justement, je trouve personnellement qu’il est tout à fait pertinent (sauf que je préfère l’intégrer au premier paramètre F ou P que le considérer séparément).
Voici deux exemples.
Premier cas :
Soit un travailleur qui doit évoluer en permanence sur une aire où circulent aussi en permanence des véhicules (des camions par exemple).
Il est a priori très probable que se produise l’événement collision de l’homme et d’un camion. La durée d’exposition de l’homme à ce risque est très grande (toute la journée). Si cela se produit ce sera très grave (mort d’homme tout à fait envisageable).
Second cas :
Imaginons à présent un travailleur qui doit se rendre de temps à autres pour une à deux heures dans un local pas trop bien ventilé dans lequel on soupçonne un léger risque d’émanation de dioxyde de carbone (parce que l’appareil de chauffage est un peu vieux par exemple).
Tout bien considéré, la probabilité que se produise vraiment une émanation n’est pas si grande, le travailleur n’est jamais ni très souvent ni très longtemps exposé à ce risque et, ma foi, si cela arrive il risque tout au plus de choper une bonne migraine sans autre conséquence.
Vu sous cet angle (et je ne veux surtout pas ouvrir ici un débat sur la malfaisance du dioxyde de carbone !), vu sous cet angle, l’indice de risque devrait se trouver nettement plus élevé pour le premier risque que pour le second.
Maintenant, voyons voir en tenant compte de la détectabilité.
Un camion se voit (« gros comme un camion » dit-on) – il est détectable.
On peut donc légitimement supposer que le travailleur va presque toujours éviter de se précipiter sous les roues d’un camion qu’il voit arriver.
Par contre, le dioxyde de carbone (inodore) est indétectable et le travailleur (ni personne dans cet exemple) ne pourra savoir que tel ou tel jour une émanation toxique vient vicier l’atmosphère du local ; ce jour-là le travailleur ne pourra pas savoir qu’il évolue en ambiance toxique avant de commencer à avoir mal à la tête et il ne pourra se soustraire au danger que trop tard.
Prendre en compte le facteur de détectabilité conduit à réviser en conséquence – et à mon avis de façon tout à fait justifiée – les indices des deux risques respectifs pour les rendre beaucoup plus proches l’un de l’autre qu’ils ne le seraient si l’on ne considère pas la détectabilité. Peut-être même que l’indice du second risque va devenir plus grand que celui du premier.
Voilà pour moi.